Cyprinidae (nouvelle courte)
Publié : 26 décembre 2016, 12:37
J'ai travaillé sur un sujet imposé qui disait : "Vous êtes un poisson rouge et vous assistez au meurtre de votre maître." (une page A4 pas plus)
Franchement, personnifier des animaux, ce n'est pas ce que j'aime le plus. "Le Roman de Renart", Esope et La Fontaine, Jules Renard peut-être aussi... l'ont fait bien avant moi et d'une excellente manière. Toutefois, j'aime les défis. Après quelques heures, j'ai écrit ce petit conte mythologique !
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Cyprinidae
Quand Lothaire de Krugne, le roi sanguinaire de la contrée d'Arthemb, eut massacré toute la population, il n'y eut plus rien sur la terre. Il s'enfuit, blessé par un Arseü. Il aurait dû mourir.
Les Dieux, très en colère face au désastre qui ruinait leur création, punirent alors l'univers entier.
Les plaines brûlèrent pendant des jours. Les montagnes écroulées se jetèrent pierre par pierre dans le vaste océan qui recouvrit enfin tous les continents. Sur un îlot désolé, vestige du royaume d'Arseü, demeura un seul homme. Et moi.
Je vivais dans un bénitier, ces grands coquillages des mers tropicales qu'on baignait d'eau douce et qui avaient orné les plus grands palais. Lévirthum était mon maître. Il était désormais condamné à la solitude la plus austère. Les premières semaines qui suivirent l'apocalypse furent destinées à amasser des provisions et à consolider la source d'eau pure qui assurerait notre survie. Puis les années passèrent.
Taciturne et solitaire par la force du destin, Lévirthum s'adressait à moi comme à un ami, un proche, un frère. Par mimétisme, il finit par adopter mes expressions et je parvins à le comprendre. Les soirées dans la caverne étaient l'objet de longs monologues où Lévirthum pleurait son infortune et sur la cruauté du sort des Hommes. Je recevais, de toutes mes ouïes, le désarroi de mon compagnon.
Mes écailles s'étaient colorées du même rouge que les madrépores des fonds marins et parfois irisées par les parois de nacre du coquillage, mon maître disait qu'elles brillaient dans la lumière. Lorsque mes nageoires cessaient de s'agiter et s'animaient seulement d'un mouvement lent et doux, il savait que j'étais alors le témoin le plus attentif de ses crises d'affliction.
Après de longues années, nous acquîmes le même langage et nous sûmes que les Dieux nous avaient favorisés : nous étions les seuls êtres vivants demeurés sur la terre et nous nous aimions. Les humains aiment d'une autre manière que la sorte d'amour qui unit un mâle à un poisson domestique. Si leurs désirs sont charnels, les nôtres n'étaient que confiance et symbiose. Dans le chaos, nous avions créé l'équilibre.
Mais un soir ...
Une ombre monstrueuse se rua dans la caverne. Quand mon maître s'éveilla, il était déjà trop tard. Il reconnut l'ancien roi d'Arthemb qui, armé d'un poignard, lui trancha la gorge. J'assistai au crime avec impuissance ! Jamais animal marin n'a pu ressentir autant de fureur et de chagrin ! Ma détresse, immense, fut à la hauteur de ma colère. Dans une ire vengeresse, j'invoquais les Dieux, j'invoquais l'univers et ma déprécation fut un long hurlement qui parcourut les mers !
C'est au moment où Lothaire dérobait nos outres d'eau et notre nourriture, qu'un puissant tourbillon emplit le bénitier. Bientôt, une énorme vague fit déborder la vasque entière. Tous mes efforts pour y résister ne purent rien... tant que me jeter hors de l'eau et me laisser par terre. Mais curieusement, je trouvai mon souffle. En rampant au sol et mue par une force inconnue, je saisis le corps de mon aimé, nageai vers l'océan avant de nous perdre dans ses profondeurs.
C'est alors que, saisissant son pâle visage, je l'embrassai... et qu'il s'éveilla. Il en est ainsi des amours pures et sincères. Le pouvoir des Dieux et leur mansuétude avaient redonné vie à Lévirthum qui me regardait, médusé.
Je n'avais pas encore réalisé ce que j'étais devenue : mi-femme, mi-poisson, magie bienveillante ou malédiction, ma nageoire de sirène oscillait dans les eaux...
Franchement, personnifier des animaux, ce n'est pas ce que j'aime le plus. "Le Roman de Renart", Esope et La Fontaine, Jules Renard peut-être aussi... l'ont fait bien avant moi et d'une excellente manière. Toutefois, j'aime les défis. Après quelques heures, j'ai écrit ce petit conte mythologique !

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Cyprinidae
Quand Lothaire de Krugne, le roi sanguinaire de la contrée d'Arthemb, eut massacré toute la population, il n'y eut plus rien sur la terre. Il s'enfuit, blessé par un Arseü. Il aurait dû mourir.
Les Dieux, très en colère face au désastre qui ruinait leur création, punirent alors l'univers entier.
Les plaines brûlèrent pendant des jours. Les montagnes écroulées se jetèrent pierre par pierre dans le vaste océan qui recouvrit enfin tous les continents. Sur un îlot désolé, vestige du royaume d'Arseü, demeura un seul homme. Et moi.
Je vivais dans un bénitier, ces grands coquillages des mers tropicales qu'on baignait d'eau douce et qui avaient orné les plus grands palais. Lévirthum était mon maître. Il était désormais condamné à la solitude la plus austère. Les premières semaines qui suivirent l'apocalypse furent destinées à amasser des provisions et à consolider la source d'eau pure qui assurerait notre survie. Puis les années passèrent.
Taciturne et solitaire par la force du destin, Lévirthum s'adressait à moi comme à un ami, un proche, un frère. Par mimétisme, il finit par adopter mes expressions et je parvins à le comprendre. Les soirées dans la caverne étaient l'objet de longs monologues où Lévirthum pleurait son infortune et sur la cruauté du sort des Hommes. Je recevais, de toutes mes ouïes, le désarroi de mon compagnon.
Mes écailles s'étaient colorées du même rouge que les madrépores des fonds marins et parfois irisées par les parois de nacre du coquillage, mon maître disait qu'elles brillaient dans la lumière. Lorsque mes nageoires cessaient de s'agiter et s'animaient seulement d'un mouvement lent et doux, il savait que j'étais alors le témoin le plus attentif de ses crises d'affliction.
Après de longues années, nous acquîmes le même langage et nous sûmes que les Dieux nous avaient favorisés : nous étions les seuls êtres vivants demeurés sur la terre et nous nous aimions. Les humains aiment d'une autre manière que la sorte d'amour qui unit un mâle à un poisson domestique. Si leurs désirs sont charnels, les nôtres n'étaient que confiance et symbiose. Dans le chaos, nous avions créé l'équilibre.
Mais un soir ...
Une ombre monstrueuse se rua dans la caverne. Quand mon maître s'éveilla, il était déjà trop tard. Il reconnut l'ancien roi d'Arthemb qui, armé d'un poignard, lui trancha la gorge. J'assistai au crime avec impuissance ! Jamais animal marin n'a pu ressentir autant de fureur et de chagrin ! Ma détresse, immense, fut à la hauteur de ma colère. Dans une ire vengeresse, j'invoquais les Dieux, j'invoquais l'univers et ma déprécation fut un long hurlement qui parcourut les mers !
C'est au moment où Lothaire dérobait nos outres d'eau et notre nourriture, qu'un puissant tourbillon emplit le bénitier. Bientôt, une énorme vague fit déborder la vasque entière. Tous mes efforts pour y résister ne purent rien... tant que me jeter hors de l'eau et me laisser par terre. Mais curieusement, je trouvai mon souffle. En rampant au sol et mue par une force inconnue, je saisis le corps de mon aimé, nageai vers l'océan avant de nous perdre dans ses profondeurs.
C'est alors que, saisissant son pâle visage, je l'embrassai... et qu'il s'éveilla. Il en est ainsi des amours pures et sincères. Le pouvoir des Dieux et leur mansuétude avaient redonné vie à Lévirthum qui me regardait, médusé.
Je n'avais pas encore réalisé ce que j'étais devenue : mi-femme, mi-poisson, magie bienveillante ou malédiction, ma nageoire de sirène oscillait dans les eaux...