J'ouvris lentement les yeux, le téléphone sonnait. Je brandis le combiné d'un geste maladroit:
« Allo?
-Bonjour Charles, c'est Hervé, comment vas-tu ?
-J'ai connu mieux, merci, répondis-je la voix enrouée.
-Excuse-moi de t'appeler si tôt mais il y a une affaire dont il faudrait que je te parle. Un crime a eu lieu il y a deux jours dans un immeuble de la place royale. On n'a encore aucune piste et la brigade m'a demandé de t'appeler pour que tu t'en occupes, il s'agit de Béatrice Maurin, un journaliste spécialisée dans les scandales politiques. »
Pris d'un vertige soudain, je marquai une pause et tentai de reprendre mes esprits.
« Dois-je m'y rendre aujourd'hui ?
-Cela serait idéal, j'ai déjà demandé aux experts l'autorisation de te laisser quartier libre dans l'appartement. Tu as ta journée, répondit Hervé
-Très bien, je te laisse communiquer l'adresse à mon taxi, je m'y rends dans vingt minutes. À bientôt ! dis-je en raccrochant »
Le ventre noué, je me levai, m'habillai rapidement et parti vers mon taxi sans même prendre de petit-déjeuner. Sur le chemin, je demandai au taxi de s'arrêter pour que j'achète dans une librairie un recueil d'analyses psychiques car la journée promettait d'être longue.
Après quelques minutes de route je sentis mon état s'aggraver alors je demandai au conducteur de m'indiquer l'adresse afin que je poursuive mon chemin à pied. Une fois devant l'immeuble, je demandai le gardien, un homme bossu et frêle qui, à la vue de mon titre d'enquêteur, ouvrit le portail principal et m'accompagna dans l'appartement de la défunte Madame Maurin.
« Nous connaissons-nous ? m'interrogea-t-il. »
Pressé et malade, je répondis :
« Je ne crois pas Monsieur, puis-je entrer ?
-Allez-y, bonne journée. Je vous prie d'excuser mon indiscrétion. »
Je le remerciai en esquissant un sourire puis entrai dans l'appartement. Les murs étaient recouverts de tapisseries rouges et verdoyantes aux broderies dorées et argentées. Je compris à la vue d'une bibliothèque, d'un fauteuil matelassé et d'un poste de télévision que j'étais dans le salon. J'observai le marquage des experts autour de la scène de crime et attrapai le compte-rendu des scientifiques et de la morgue, posé en évidence sur le fauteuil. Je m'installai confortablement, devant une fenêtre que j’entrouvris pour aérer la pièce envahie par une chaleur suffocante.
Une fois bien assis, je dénouai légèrement ma cravate et analysai le compte-rendu dont le contenu m'étonna fort peu. Le crime était d'une banalité ennuyeuse.
Aurais-je dû avoir honte de ressentir de l'ennui a l'égard d'un crime ? C'est une atrocité, certes inhumaine et pourtant inhérente de l'humanité. Depuis la nuit des temps les Hommes s'entretuent. Alors pourquoi lutter contre une fatalité ? Les hommes ont compris que la lutte n'est qu'une vaine tentative depuis longtemps, c'est pourquoi elle a été remplacée par la correction : on laisse le droit à l'erreur et on se contente d'amenuiser son impact. J'étais un correcteur. Un banal pion qui réparait les erreurs de l'humanité plutôt que de les éviter. Je devais enquêter, trouver puis corriger.
Comme déboussolé, je sortis de cette méditation qui me hantait depuis toujours et ouvris ma mallette pour en sortir mon bouquin, acheté un peu plus tôt. J'avais toujours été passionné d'analyses psychiques et j'étais d'ailleurs très informé sur le sujet. Je feuilletai alors le recueil dont je connaissais la plupart des sujets traités sauf un, dont j'avais brièvement entendu parlé et qui attira aussitôt mon attention : l'amnésie psychogène. Avec une envie insurmontable d'apprendre de nouvelles choses, j'entamai d'emblée une lecture qui allait se révéler plus conséquente que je ne le pensais.
« L'amnésie psychogène est une amnésie due au processus de survie, mis en place inconsciemment par la victime, pour échapper à une souffrance intolérable repoussant ainsi des pulsions, des actes ou des désirs que le conscient refuse d'accepter. L'amnésie psychogène défensive peut durer des années mais la mémoire finit toujours par se manifester par des bribes ou même revenir complètement de façon anodine avec les rêves, les lapsus... L'amnésie psychogène correspond en fait à un refoulement. Par le grand psychanalyste Freude, le refoulement cause des douleurs physiques pour éviter les douleurs psychiques dues au retour du « refoulé » qui correspond à la dernière étape de l'amnésie lorsque la mémoire tente de ressurgir et revenir à la victime. »
A cet instant même, alors que ma tête me brûlait, ma vision devint floue je sentis mes paupières se fermer, mes forces m'abandonner, mon esprit se déconnecter et je sombrai dans un profond sommeil.
J n'aurais su dire si c'était un rêve tant il me parût réel. J'étais dans l'appartement et discutais avec une femme dont je ne percevais pas le visage mais qui semblait n'être autre que Mme Maurin. Sa voix m'était étonnamment familière.
« A quoi cela vous avancerait ? Lançai-je sans le vouloir.
-C'est mon métier Monsieur, personne n'a notion de votre passé et vous savez tout comme moi qu'il abrite des secrets qui, dévoilés au grand jour, risqueraient de faire un scandale du même ampleur que l'affaire Dreyfus.
-Mon passé m'appartient. Je savais immanquablement qu'il finirait entre les griffes d'un personnage comme vous un jour ou l'autre, le moment est venu. Je n'ai assurément plus peur des chiffres alors promettez-moi de garder le silence et je vous donnerai tout ce que je possède.
-Je ne veux pas d'argent. Ma préoccupation première est d'être lue et de faire les gros titres. J'aime mon métier. Imaginez le choc qu'exprimerait la population en apprenant que le meilleur enquêteur du siècle, celui qui a coffré des dizaines de criminels en cinq ans de carrière était, avant tout ceci, un aliéné dont la vie se résumait à enchaîner les hôpitaux psychiatriques suite à la mort mystérieuse de ses parents. On ne sait toujours pas de quoi ils sont morts... vous le savez peut-être. »
Fou de rage, je me mis à la secouer de toutes mes forces en lui hurlant de garder le silence. J'agissait comme un animal. Plus elle faiblissait dans sa défense, plus la haine me gagnait et je gagnais en puissance. Je continuai sans relâche emporté dans un élan de violence bestiale.
Je me réveillai en sursaut, le ciel bleu s'ouvrait à moi. Je pris lentement connaissance du lieu où je me trouvais et réalisai que j'étais encore dans l'appartement, face à la fenêtre. Je ne savais pas ce que je faisais dans cet appartement. Je ne parvenais plus à me concentrer. Je me levai et me rapprochai de la fenêtre afin de profiter plus pleinement de l'air frais et commençai à ruminer. Ma position et les différents plans qui m'entouraient me firent étrangement penser à un tableau de
Gustave Caillebotte qui s'intitule
Jeune homme à la fenêtre. Le personnage qui est représenté sur ce tableau avait toujours fait surgir en moi des hypothèses quant à sa situation et son rôle dans la vie. J'avais pensé à beaucoup de personnages mais je finissais généralement par conclure qu'il s'agissait d'un criminel ou encore d'un enquêteur en pleine réflexion. Je compris à ce moment qui j'étais. J'étais à la fois le criminel et l'enquêteur. Cette déduction m'affola, mon estomac se tordit et se crispa, la fièvre me foudroya le crâne entraînant ainsi des vertiges auxquels je ne pu résister. Je perdis mon équilibre, tombai en arrière et ma tête heurta violemment le sol. Sentant mon sang abonder sous ma nuque puis mon dos, je tentai de me calmer et fermai les yeux. Dès lors la mémoire me revint complétement et tous mes tourments semblèrent avoir trouvé une raison d'être. Mon rêve dépeignait en fait la réalité. Béatrice Maurin m'avait menacé de mettre fin à ma carrière en dévoilant mon passé au grand jour, un élan de violence m'avait pris ce soir là. Je l'avais secouée et frappée jusqu'à l'achever.
Tout s'expliquait : le gardien m'avait donc vu monter jusqu'à son logement, il se souvenait bel et bien de moi, mon état physique et mon ignorance quant aux faits résultaient en fait de mon amnésie. En comprenant cela, mon corps fut parcouru de violentes convulsions, l'arrière de mon crâne se fracassa sur le sol une vingtaine de fois. Je voulu mourir, je voulu me lever et me jeter par la fenêtre grande ouverte mais j'était paralysé, et la mort vint à moi d'elle même, lentement mais assurément. Mes muscles autrefois crispés se détendirent complètement, puis ma douleur disparut totalement.

De retour au nid.